Patrocle : le compagnon dont la mort changea la Guerre de Troie

Introduction

Patrocle, fils de Ménoetios d'Oponte et plus proche compagnon du héros Achille, est l'une des figures les plus poignantes de l'Iliade. Il ne figure pas parmi les plus grands guerriers à Troie, il n'est ni fils d'un dieu ni porteur d'un destin prophétique. Il est, au contraire, le personnage le plus humain du poème d'Homère : compatissant là où Achille est orgueilleux, doux là où Achille est féroce, soucieux de la souffrance des autres là où Achille est consumé par l'honneur personnel.

Pourtant, la mort de Patrocle est l'événement le plus déterminant de l'Iliade. Quand il tombe sous les coups d'Hector, l'armée grecque perd un guerrier compétent, mais Achille perd la personne qui le rendait humain. Le chagrin qui s'ensuit est l'émotion la plus féroce et la plus élémentaire de tout le poème, transformant Achille d'un héros boudeur retenant ses services pour une question d'honneur en une force de la nature vouée entièrement à la destruction et à la vengeance. Sans Patrocle, il n'y a pas de retour d'Achille, pas de mort d'Hector, et pas de progression vers la chute finale de Troie.

Le lien entre Achille et Patrocle était célébré dans l'Antiquité comme l'un des exemples suprêmes de philia, l'amitié ou l'amour profond et dévoué. Que ce lien ait été compris comme érotique ou purement comme une intense camaraderie guerrière était débattu même dans l'Antiquité ; Platon dans le Banquet les traitait comme des amants, tandis qu'Homère lui-même est délibérément ambigu. Ce qui n'est pas ambigu, c'est que pour Achille, la mort de Patrocle fut une blessure plus profonde que n'importe quelle arme n'aurait pu infliger.

Origine et naissance

Patrocle était le fils de Ménoetios, roi de la petite cité locrienne d'Oponte en Grèce centrale, et de son épouse Sthénélé (ou Polymèle dans d'autres versions). Sa famille était liée au réseau plus large des lignées héroïques : Ménoetios était un Argonaute et un compagnon d'Héraclès selon certaines traditions, donnant à Patrocle une ascendance héroïque respectable même si elle était bien moins illustre que celle d'Achille.

Enfant, Patrocle commit un acte de violence accidentelle qui allait changer sa vie et le lier à son grand compagnon. Encore jeune garçon, les récits varient sur son âge précis, il se querella avec un camarade nommé Clysonymos (ou Éanès dans certaines versions) lors d'un jeu de dés ou d'osselets et tua le garçon d'un coup porté dans un accès de colère. Le meurtre était involontaire, mais Ménoetios fut obligé d'envoyer son fils en exil pour expier le prix du sang.

Il fut envoyé à la cour du roi Pélée de Phthie en Thessalie, le père d'Achille. Là, il fut reçu comme fils adoptif et compagnon du jeune prince. Les deux garçons grandirent ensemble dans la maison de Pélée, formés par le centaure Chiron sur le mont Pélion selon certains récits. Patrocle était plus âgé qu'Achille, l'Iliade le précise clairement, et la relation entre eux avait une dimension de guidance et de tendresse autant que de camaraderie : Patrocle était en quelque sorte le compagnon aîné, apaisant et doux, du flamboyant et volatil Achille.

Quand Achille rejoignit l'expédition grecque vers Troie, Patrocle l'accompagna comme son compagnon inséparable. Son père Ménoetios lui donna des instructions explicites avant le départ : puisqu'Achille était le plus grand guerrier, Patrocle devait utiliser sa sagesse et son expérience pour conseiller et guider le plus jeune. L'ironie est dévastatrice : Patrocle mourrait précisément parce qu'il tenta de faire exactement cela, avançant au combat quand Achille l'avait averti de ne pas aller trop loin.

Jeunesse

Pendant les neuf premières années de la Guerre de Troie, Patrocle combattit aux côtés d'Achille et des Myrmidons, les guerriers d'élite thessaliens qui formaient le contingent personnel d'Achille. L'Iliade ne s'attarde pas sur ses exploits de cette période, mais il est clair qu'il était un guerrier respecté et compétent, même s'il ne figurait pas parmi les tout premiers champions grecs comme Achille, Ajax ou Diomède.

Quand Achille se querella avec Agamemnon au sujet de la captive Briséis dans le premier livre de l'Iliade et se retira du combat, Patrocle se retira avec lui. Il partagea la tente d'Achille, ses repas et son exil volontaire des combats, une loyauté qui coûta cher à l'armée grecque tandis que les Troyens, libérés de la peur d'Achille, pressaient le siège avec un effet dévastateur.

Un épisode important avant son entrée finale au combat : quand l'ambassade grecque vint à la tente d'Achille pour le persuader de reprendre les armes, Patrocle était présent. Il accompagna Achille pour recevoir les ambassadeurs avec l'hospitalité formelle, préparant nourriture et vin, tandis qu'Achille jouait de sa lyre et chantait les klea andron, les exploits glorieux des hommes. Patrocle se voit confier la tâche spécifique de préparer la nourriture et de dresser le dîner, un détail domestique qui le caractérise tout au long du poème comme la présence chaleureuse, pratique et attentionnée aux côtés du brillant mais volatil Achille.

Il montra également sa compassion dans les soins qu'il prodigua au héros blessé Eurypyle : tandis que les autres Grecs combattaient, Patrocle s'arrêta pour soigner la blessure par flèche de l'homme, retirant le fût et appliquant des herbes curatives. Cette scène établit son caractère comme celui d'un homme touché par la souffrance d'autrui, et c'est la vue de nouvelles pertes grecques, combinée à son incapacité à regarder ses camarades mourir pendant qu'Achille boude, qui le pousse finalement à formuler sa requête fatale.

Exploits et grandes quêtes

Le plus grand exploit de Patrocle est aussi le dernier : la sortie dans l'armure d'Achille, qui retourna le cours de la guerre aux navires et s'acheva par sa mort.

Quand Hector perça enfin le mur défensif grec et que les combats atteignirent les navires mêmes, Patrocle ne put plus supporter de regarder. Il alla trouver Achille en pleurant, et Achille, ému mais pas encore disposé à revenir lui-même, lui donna la permission de mener les Myrmidons au combat en portant la propre armure d'Achille. L'armure divine, un don des dieux, ferait croire aux Troyens qu'Achille lui-même était de retour, et le choc psychologique pourrait les repousser des navires. Achille posa une condition stricte : une fois les navires sauvés, Patrocle devait revenir. Il ne devait pas poursuivre les Troyens vers les murs de Troie.

Patrocle mena les Myrmidons au-dehors et l'effet fut immédiat et dévastateur. Les Troyens, voyant ce qu'ils croyaient être Achille, se débandèrent de terreur. Patrocle les repoussa des navires dans une poursuite effrénée, en tuant beaucoup. Parmi ses victimes les plus significatives figura Sarpédon, fils de Zeus lui-même et co-commandant des alliés lyciens, l'un des guerriers les plus puissants de toute la coalition troyenne. La mort de Sarpédon, que Zeus observa sans intervenir parce que le destin de son fils était scellé, est l'un des grands passages tragiques de l'Iliade.

Mais emporté par le succès, Patrocle fit exactement ce qu'Achille l'avait averti de ne pas faire : il avança vers les murs de Troie. Trois fois il tenta d'escalader le mur ; trois fois Apollon lui-même le repoussa, déclarant qu'il n'était pas dans le destin que Troie tombe par la main de Patrocle. Au quatrième assaut, Apollon le frappa par derrière, faisant tomber son casque et arrachant la lance de sa main. Euphorbe le blessa d'un coup de lance dans le dos. Patrocle, étourdi et désarmé, fut alors confronté par Hector, qui lui enfonça sa lance et le tua.

Ses dernières paroles à Hector contenaient une prophétie : Achille le vengerait, et Hector lui-même ne vivrait pas longtemps. Le corps de Patrocle devint alors le centre des combats les plus féroces et les plus brutaux de la guerre, les deux camps luttant pour s'en emparer.

Alliés et ennemis

L'allié principal de Patrocle était Achille, le fondement même de sa vie à Troie, son compagnon depuis l'enfance, le guerrier dont il partagea la gloire et dont il ne put finalement s'empêcher d'essayer de remédier à la colère. Leur relation était le coeur émotionnel de l'Iliade.

Les Myrmidons, les guerriers d'élite thessaliens d'Achille, suivirent Patrocle de bon gré dans sa dernière bataille. Ils le respectaient comme compagnon d'Achille et acceptèrent son commandement en l'absence de leur maître. Sa relation avec les Myrmidons illustre son autorité discrète : il n'était pas du genre de héros qui inspirait par un charisme éblouissant, mais par une fiabilité constante et une sollicitude sincère.

Ajax le Grand et Ménélas furent ses alliés les plus importants dans la défense désespérée de son corps après sa chute. Ces deux guerriers se tinrent au-dessus de son cadavre et repoussèrent toute l'armée troyenne pendant que des messagers couraient apporter à Achille la nouvelle de sa mort, une défense qui exigea un immense courage et dura jusqu'à ce qu'Ajax puisse enfin porter le corps en sécurité.

Ses ennemis furent, par ordre de responsabilité dans sa mort : Apollon, qui arracha son armure, le frappa d'un coup l'étourdissant et déclara les limites de son destin ; Euphorbe, un guerrier troyen qui porta le premier coup ; et Hector, qui porta le coup fatal. Dans les suites, les Troyens combattirent férocement pour dépouiller son corps de l'armure divine d'Achille, qu'Hector revendiqua et porta, sachant que sa possession enragerait le plus grand champion des Grecs.

Chute et mort

La mort de Patrocle est racontée au livre Seize de l'Iliade avec une qualité soignée, presque au ralenti, qui souligne son caractère inévitable. Homère le montre au sommet de son succès, mettant les Troyens en déroute, tuant Sarpédon, combattant comme s'il était véritablement Achille, puis montre le moment exact où les dieux retirent leur protection et où l'issue bascule.

L'intervention d'Apollon est présentée non comme de la malveillance mais comme le destin : le dieu vient sur ordre de Zeus pour faire respecter la limite de ce qui est destiné. Le détail du casque d'Achille tombant au sol dans la poussière, ce fameux casque empanaché que Patrocle n'avait pas le droit de porter, étant mortel, est le signal d'Homère que la protection divine que l'armure d'Achille représentait ne pouvait s'étendre à un homme qui n'en était pas le porteur légitime.

La nouvelle de la mort de Patrocle atteint Achille par l'intermédiaire de son compagnon Antiloque au livre Dix-huit, l'un des passages les plus bouleversants du poème. Achille s'effondre au sol, s'arrache les cheveux et se couvre de poussière. Sa mère divine Thétis, entendant son cri de douleur depuis les profondeurs de la mer, vient à lui. Sa lamentation est totale : il dit vouloir mourir, que la vie sans Patrocle n'a plus de sens, et que son seul désir est de tuer Hector. Thétis tente de le réconforter mais sait qu'il a choisi le chemin de sa propre mort précoce, l'ancienne prophétie selon laquelle une vie de grande gloire serait une vie courte.

Les funérailles élaborées qu'Achille offre à Patrocle, incluant le sacrifice de douze captifs troyens sur le bûcher, qu'Homère présente sans détour comme une mesure du chagrin d'Achille plutôt que comme quelque chose d'admirable, montrent à quel point la mort de Patrocle l'a défait. Lors des jeux funéraires en l'honneur de Patrocle, Achille distribue des prix magnifiques aux vainqueurs, un moment d'ordre structuré au milieu du chaos de son deuil.

Héritage et culte

Patrocle fut vénéré comme héros aux côtés d'Achille au sanctuaire d'Achille sur l'Île Blanche (Leuké) dans la mer Noire, une île bienheureuse où la tradition antique rapportait que les âmes d'Achille et de ses compagnons vivaient dans un état de bonheur héroïque. Les deux étaient vénérés ensemble, inséparables dans la mort comme ils l'avaient été dans la vie.

Des cultes héroïques pour Patrocle existaient en plusieurs sites, y compris à Sparte, où les Spartiates, qui honoraient particulièrement Achille, vénéraient aussi son compagnon. Le tumulus funéraire commun d'Achille et de Patrocle au promontoire de Sigée près de Troie était l'un des monuments les plus célèbres du monde antique. Alexandre le Grand, qui s'identifiait profondément à Achille, honora le tombeau lors de sa marche vers la Perse et aurait couru une course autour de celui-ci nu en l'honneur des deux héros.

Dans la tradition philosophique grecque et romaine ultérieure, la relation entre Achille et Patrocle devint un exemple central dans les discussions sur la nature de l'amour et de l'amitié. Platon dans le Banquet fait dire au personnage de Phèdre que leur lien était la plus noble forme d'amour. Eschyle écrivit une trilogie de tragédies sur Achille dans laquelle les deux étaient explicitement des amants, une tradition qui fut influente dans l'Antiquité même si les pièces d'Eschyle ne nous sont pas parvenues.

La figure de Patrocle sert dans la réception moderne comme un symbole du coût de la guerre non pour les célèbres et les puissants mais pour ceux qui les aiment : l'ami, le compagnon, la personne dont la mort ne détruit pas seulement elle-même mais la personne qu'elle aimait le plus.

Dans l'art et la littérature

Patrocle apparaît tout au long de l'Iliade mais sa plus grande importance littéraire se situe dans les livres Seize (sa mort) et Dix-huit (la réaction d'Achille à sa mort), qui constituent ensemble l'une des séquences émotionnellement les plus puissantes de la littérature mondiale. La caractérisation qu'Homère en fait est subtile et accomplie principalement par l'accumulation de petits détails : les larmes, le soin des blessés, l'armure empruntée, l'interdiction transgressée, les dernières paroles.

Les dramaturges tragiques antiques s'engagèrent largement dans l'histoire d'Achille et Patrocle. La trilogie perdue d'Eschyle, Les Myrmidons, Les Néréides et Les Phrygiens, dépeignait apparemment leur relation comme explicitement amoureuse, avec Achille pleurant sur le corps de Patrocle en des termes évoquant la perte érotique autant que militaire. Les fragments qui survivent montrent Achille s'adressant au Patrocle tombé avec des paroles d'une intimité dévastatrice.

Dans les arts visuels, la mort et les funérailles de Patrocle étaient des sujets populaires. Le Vase François (vers 570 av. J.-C.), l'un des plus importants vases attiques à figures noires qui nous soient parvenus, représente les jeux funéraires au tombeau de Patrocle en détail minutieux. De nombreux vases à figures rouges montrent Achille recevant la nouvelle de la mort de Patrocle ou soignant son corps. Le motif d'Achille pansant la blessure de Patrocle, une inversion de leurs rôles habituels, montrant le grand guerrier dans un rôle tendre et attentionné, apparaît sur une coupe célèbre du Peintre de Sosias (vers 500 av. J.-C.) et constitue l'une des représentations les plus intimes des deux héros.

À l'époque moderne, le roman de Madeline Miller Le Chant d'Achille (2011) raconte l'Iliade du point de vue de Patrocle et devint un best-seller international, faisant découvrir son histoire à une nouvelle génération. Le roman remporta l'Orange Prize for Fiction et est crédité d'avoir significativement ravivé l'intérêt populaire pour les mythes de la Guerre de Troie.

Questions fréquemment posées

Qui était Patrocle dans la mythologie grecque ?
Patrocle était le plus proche compagnon et cher ami du héros Achille, avec qui il grandit à la cour du père d'Achille, Pélée, après avoir été exilé de sa cité natale d'Oponte. Il combattit aux côtés d'Achille à Troie pendant dix ans. Sa mort aux mains d'Hector, tandis qu'il portait l'armure d'Achille, fut l'événement décisif qui ramena Achille au combat et mena directement à la mort d'Hector et à la chute finale de Troie.
Comment Patrocle est-il mort ?
Patrocle mourut au combat en menant les guerriers Myrmidons dans l'armure d'Achille. Le dieu Apollon le frappa par derrière, faisant tomber son casque et le désarmant. Le guerrier troyen Euphorbe le blessa ensuite d'un coup de lance dans le dos. Enfin, Hector porta le coup fatal avec une lance à l'abdomen. Les dernières paroles de Patrocle à Hector furent une prophétie annonçant qu'Achille le vengerait bientôt.
Quelle était la relation entre Achille et Patrocle ?
Achille et Patrocle étaient des compagnons inséparables depuis l'enfance. L'Iliade d'Homère décrit leur lien comme la relation la plus profonde et la plus importante dans la vie de chacun. Les auteurs antiques débattaient de savoir si leur relation était amoureuse ou une forme d'intense amitié guerrière. Platon les traitait comme des amants. Eschyle écrivit des tragédies les représentant comme amants. Homère lui-même est ambigu, mais la profondeur du chagrin d'Achille à la mort de Patrocle, dépassant son chagrin pour toute autre perte, suggère un lien au-delà de la simple camaraderie.
Pourquoi Patrocle portait-il l'armure d'Achille ?
Lorsque les Troyens percèrent le mur défensif grec et incendiaient les navires, Patrocle supplia Achille de le laisser entrer au combat pour sauver l'armée. Achille, refusant toujours de combattre personnellement en raison de sa querelle avec Agamemnon, accepta de laisser Patrocle mener les Myrmidons portant son armure divine. L'idée était que la vue de la célèbre armure d'Achille terrifierait les Troyens et les ferait reculer. Cela fonctionna dans un premier temps, mais Patrocle, emporté par le succès, ignora l'avertissement d'Achille de ne pas avancer vers les murs de Troie, et cela lui coûta la vie.
Achille et Patrocle ont-ils été enterrés ensemble ?
Oui, selon la tradition. Le fantôme de Patrocle apparut à Achille après sa mort et lui demanda que leurs ossements soient enterrés dans la même urne d'or, mêlés ensemble, tout comme ils avaient vécu ensemble de leur vivant. Achille honora cette demande. Après la mort d'Achille, ses cendres furent ajoutées à celles de Patrocle dans la même urne et un grand tumulus funéraire fut érigé à Sigée près de Troie. Ce tombeau commun devint l'un des monuments les plus visités du monde antique.

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