Les neuf Muses : deesses de l'art et de l'inspiration
Introduction
Les Muses etaient neuf soeurs divines qui presidaient a toute forme d'entreprise creatrice et intellectuelle humaine dans la mythologie grecque. Elles etaient la source de toute inspiration poetique, de tout genie musical, de toute memoire historique et de toute perspicacite philosophique, et les invoquer constituait l'ouverture traditionnelle de toute oeuvre litteraire serieuse. Homere commence a la fois l'Iliade et l'Odyssee par des appels directs a la Muse ; Hesiode affirme que les Muses elles-memes lui apparurent sur le Mont Helicon et lui insufflerent le don du chant.
Filles de Zeus et de Mnemosyne (Memoire), les Muses incarnaient la conviction grecque que le grand art n'etait pas simplement un accomplissement humain mais un don du divin, un canal par lequel le savoir immortel s'ecoulait dans les esprits mortels. Leurs noms et leurs domaines codifiaient les arts et sciences majeurs de l'Antiquite, et leur heritage perdure aujourd'hui dans des mots comme musique, musee et amuser, tous derives du grec Mousa.
Origine et parentage
Selon la Theogonie d'Hesiode, les Muses naquirent de neuf nuits consecutives d'amour entre Zeus et la Titanide Mnemosyne (Memoire). Mnemosyne etait l'une des douze Titans, l'ancienne generation de dieux, et son domaine, la memoire, etait particulierement significatif dans une culture orale ou tout savoir, toute histoire et toute tradition etaient transmis par la parole et le chant memorises. Les Muses heriterent ainsi de leur mere le pouvoir de se souvenir et de preserver, et de leur pere l'autorite divine d'accorder ce don aux mortels choisis.
Une tradition plus ancienne conservee par Diodore de Sicile parle de trois Muses originelles plutot que neuf, et une strate encore plus archaique de la religion grecque mentionne les Muses comme des nymphes aquatiques associees a des sources particulieres, une tradition qui se solidifierait dans les sources sacrees canoniques d'Hippocrene sur le Mont Helicon (creee, disait-on, par un coup de sabot de Pegase) et de Castalie sur le Mont Parnasse, pres de Delphes. Boire de ces eaux ou s'y baigner conferait, disait-on, l'inspiration poetique.
Il existe aussi une tradition dans laquelle le terme Pierides designe les Muses elles-memes, d'apres leur lieu de naissance ou centre cultuel sur le Mont Pieria en Macedoine. De maniere confuse, le meme nom fut donne aux neuf filles mortelles du roi Pieros qui defierent les Muses en concours de chant et furent transformees en pies pour leur hybris.
Les neuf Muses et leurs domaines
La liste canonique standard des neuf Muses et de leurs domaines fut etablie par les auteurs hellenistiques et fixee dans les sources romaines telles qu'Ovide et Virgile :
Calliope ("belle voix"), la premiere des Muses et patronne de la poesie epique. Elle etait associee a la tradition heroique et etait la mere d'Orphee. Son attribut etait une tablette d'ecriture ou un stylet.
Clio ("celle qui proclame"), Muse de l'histoire. On lui attribuait l'introduction de l'alphabet phenicien en Grece dans certaines traditions. Son attribut etait un rouleau ou un coffre de livres.
Erato ("l'aimable"), Muse de la poesie amoureuse et du vers lyrique. Son attribut etait une petite lyre ou cithare. Les invocations a Erato ouvrent plusieurs traitements de la mythologie amoureuse.
Euterpe ("celle qui rejouit"), Muse de la musique et du chant lyrique, particulierement associee a la double flute (aulos). Son attribut etait l'aulos lui-meme.
Melpomene ("celle qui chante"), Muse de la tragedie. Ses attributs etaient le masque tragique, le cothurne (une botte a semelle epaisse portee par les acteurs tragiques) et parfois une epee ou une massue, refletant les themes violents du drame tragique.
Polymnie ("celle aux nombreux hymnes"), Muse de la poesie sacree, des hymnes et de la rhetorique. Elle etait souvent representee dans une pose pensive et voilee, et etait associee a la meditation et a la devotion religieuse.
Terpsichore ("celle qui se rejouit de la danse"), Muse de la danse chorale et du chant. Son attribut etait la lyre. Son nom survit dans l'adjectif francais terpsichoreen, signifiant "relatif a la danse".
Thalie ("la joyeuse"), Muse de la comedie et de la poesie pastorale. Ses attributs etaient le masque comique et la houlette du berger. Elle etait aussi comptee parmi les Charites (Graces) dans certaines traditions.
Uranie ("la celeste"). Muse de l'astronomie et des sciences celestes. Son attribut etait un globe celeste et un compas, et on lui attribuait parfois un savoir philosophique et mathematique plus large.
Mythes principaux
Hesiode et les Muses sur l'Helicon : La rencontre directe la plus celebre entre un mortel et les Muses est racontee par Hesiode dans le prologue de sa Theogonie. Tandis qu'il gardait ses moutons sur le Mont Helicon, Hesiode decrit les Muses s'approchant de lui, lui insufflant la voix divine et lui ordonnant de chanter la naissance des dieux. Cette vignette autobiographique etablit le modele d'inspiration divine de la creation poetique qui gouverna la litterature occidentale pendant des millenaires.
Le concours avec les Pierides : Les neuf filles du roi Pieros de Macedoine defierent imprudemment les Muses en concours de chant. Quand les Pierides chanterent, le ciel s'assombrit et le monde devint laid ; quand les Muses repondirent, l'Olympe aurait tremble de joie. Les nymphes de l'Helicon servirent de juges et declarerent les Muses victorieuses sans hesitation. Les Pierides, refusant d'accepter leur defaite avec grace, furent transformees par les Muses en pies jacassantes, la degradation ultime de leurs voix pretentieuses.
Le concours avec les Sirenes : Selon certains recits, les Muses s'engagerent dans un concours de chant avec les Sirenes et les vainquirent si decidement qu'elles arracherent les plumes des ailes des Sirenes en signe de victoire, portant ces plumes comme des couronnes. Ce mythe reflete la comprehension grecque des Muses comme les autorites supremes dans le domaine du chant divin.
Calliope et la complainte pour Orphee : Calliope etait la mere d'Orphee, le plus grand musicien mortel de toute la mythologie grecque, dont la musique pouvait emouvoir les pierres, apprivoiser les animaux sauvages et calmer les rivieres. Quand Orphee fut mis en pieces par les Menades, ce furent Calliope et les autres Muses qui rassemblerent ses restes disperses et les enterrerent. Certaines traditions disent que sa tete coupee, chantant toujours, fut conservee a Lesbos, ou elle rendait des reponses oraculaires.
Symbolisme et signification
Les Muses incarnent une croyance grecque profonde : la creativite humaine n'est pas autogeneree mais recue. Le poete, l'historien, le mathematicien, l'astronome, tous etaient compris comme des canaux par lesquels le savoir divin s'ecoulait dans le monde. Cette vision avait des implications importantes : elle faisait de l'accomplissement intellectuel une question de faveur divine autant que d'effort humain, et placait fermement les arts et les sciences dans la sphere du sacre.
Le lien entre les Muses et Mnemosyne (Memoire) est particulierement significatif. Dans une culture pre-litteraire ou semi-litteraire, la memoire etait l'unique gardienne du savoir, de l'histoire et de la tradition. Les Muses, en tant que filles de Memoire, etaient les gardiennes de tout ce que l'humanite savait et avait vecu, l'archive vivante de la civilisation elle-meme. C'est pourquoi les invoquer au debut d'un poeme n'etait pas une simple convention mais un veritable acte theologique : une demande d'acces au reservoir divin de verite.
Le mot musee, litteralement "un lieu sacre pour les Muses", reflete cette comprehension. Le celebre Mouseion d'Alexandrie, fonde au IIIe siecle av. J.-C., fut concu comme un temple des Muses ou les erudits pouvaient acceder au savoir divin par l'etude et la recherche. Le musee moderne comme depot de la memoire culturelle descend directement de ce concept.
Culte et lieux sacres
Le principal centre cultuel des Muses etait le Mont Helicon en Beotie, ou un sanctuaire appele le Mouseion comprenait des statues des neuf, des autels et des bosquets sacres. La source d'Hippocrene sur ses pentes fut creee, selon la legende, lorsque le cheval aile Pegase frappa la roche de son sabot, et ses eaux etaient censees inspirer quiconque en buvait. Hesiode lui-meme etait etroitement associe a ce lieu.
L'autre grand lieu sacre etait le Mont Parnasse et la source de Castalie pres de Delphes, particulierement sacree pour Apollon et les Muses ensemble. L'association entre Apollon et les Muses etait l'une des plus importantes de la religion grecque : il etait leur chef et patron, parfois intitule Musagete ("conducteur des Muses"), et ensemble ils representaient le cote ordonne, harmonieux et intellectuellement raffine de la culture grecque.
Les Muses etaient honorees lors de festivals a travers le monde grec, souvent en conjonction avec des concours de poesie, de musique et de theatre. Les grands festivals dramatiques d'Athenes, y compris ceux ou Eschyle, Sophocle et Euripide concouraient, etaient compris comme des actes de culte en leur honneur. Les sacrifices, les libations et le port de couronnes de laurier (sacrees pour Apollon) faisaient tous partie du rituel lie aux Muses.
Dans l'art et la litterature
Les Muses comptent parmi les figures les plus frequemment representees dans l'art grec et romain antique. Les sarcophages classiques et hellenistiques montrant les Neuf Muses sont parmi les plus beaux exemples de sculpture en relief antique. Des dizaines subsistent dans les musees a travers l'Europe, les plus celebres etant le Sarcophage des Muses au Louvre et un remarquable exemplaire au Musee national de Rome. Chaque Muse est typiquement montree avec son attribut d'identification, permettant aux spectateurs antiques de les reconnaitre d'un seul regard.
En litterature, l'invocation a la Muse devint l'une des conventions les plus durables de l'ecriture occidentale. Homere, Hesiode, Pindare, Virgile, Ovide, Dante, Milton et d'innombrables autres ouvrirent leurs oeuvres par des appels formels aux Muses, creant une chaine ininterrompue de tradition litteraire s'etendant du VIIIe siecle av. J.-C. a l'epoque moderne. L'invocation de Milton dans Le Paradis perdu, "Sing, Heavenly Muse", est peut-etre la plus celebre de la litterature anglaise.
Dans l'usage moderne, le mot muse s'est entierement secularise : une "muse" est toute personne ou chose qui inspire un travail creatif, entierement detachee du divin. Ce glissement semantique suit le mouvement culturel plus large de la comprehension de l'inspiration comme don divin vers sa comprehension comme processus psychologique ou personnel. Neanmoins, les figures decrites comme des muses, de la Beatrice de Dante aux modeles et compagnes des artistes romantiques et modernistes, portent encore des traces de l'intermediaire divin originel.
FAQ
Questions fréquemment posées
Qui sont les neuf Muses et quels sont leurs domaines ?
Qui etaient les parents des Muses ?
Ou vivaient les Muses ?
Qu'arrivait-il aux mortels qui defiaient les Muses ?
Quel est le lien entre les Muses et Orphee ?
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