Les Erinyes : deesses de la vengeance et de la justice divine
Introduction
Les Erinyes, connues en francais sous le nom de Furies, etaient les plus anciennes et les plus redoutees des vengeresses divines de la mythologie grecque. Elles n'etaient pas des deesses de la guerre ou de la peste au sens ordinaire, mais quelque chose de plus specifique et de plus terrible : des deesses dont le seul but etait de poursuivre et de tourmenter ceux qui avaient verse le sang de leur propre famille, tout particulierement ceux qui avaient tue un parent. Implacables, inflexibles et totalement sans merci, elles poursuivaient leur proie a travers toute la terre et jusque dans les enfers, la conduisant a la folie par leur seule presence.
Les Erinyes occupent une position unique dans la hierarchie divine grecque. Elles comptent parmi les forces divines les plus anciennes, anterieures aux Olympiens, nees de la violence primordiale de la castration d'Ouranos, et elles repondent a une loi plus ancienne que Zeus : la loi du sang. Leur domaine est la revendication morale des morts assassines sur les vivants, et leur justice, bien que terrible, est reelle. Elles sont, comme Eschyle l'a compris, non pas simplement des monstres mais une fonction necessaire de l'univers moral, et leur transformation en Eumenides ("les Bienveillantes") dans son Orestie est l'un des moments les plus profonds de la litterature antique.
Origine et creation
Les Erinyes comptent parmi les etres divins les plus anciens de la mythologie grecque. Hesiode, dans la Theogonie, donne leur origine la plus celebre : elles naquirent des gouttes de sang tombees sur la terre lorsque le Titan Cronos castra son pere Ouranos et jeta les parties tranchees dans la mer. Le sang qui frappa le sol produisit les Erinyes, des etres nes directement d'un acte de trahison familiale violente, ce qui en faisait les vengeresses appropriees de tels actes precisement. Du meme sang naquirent les Geants ; de l'ecume de mer autour des parties tranchees naquit Aphrodite.
Cette histoire d'origine est immensement suggestive. Les Erinyes ne furent creees par aucun dieu, ne se virent assigner aucun role ni aucun domaine a gouverner. Elles surgirent spontanement de la violence primordiale comme sa consequence directe. Elles sont, en un sens, le poids moral de cet acte fait chair : le principe selon lequel la violence au sein d'une famille cree une exigence de chatiment qui ne peut etre ignoree ni reprimee.
Des traditions alternatives font des Erinyes les filles de Nyx (la Nuit) seule, les placant parmi les forces les plus profondes et les plus anciennes du cosmos, soeurs de la Mort (Thanatos), du Sommeil (Hypnos), du Destin (les Moirai) et de la Discorde (Eris). Dans la mythologie romaine, elles devinrent les Dirae, conservant leurs fonctions mais perdant une partie de la complexite theologique qu'Eschyle leur avait conferee.
Apparence et capacites
Les descriptions antiques des Erinyes mettent l'accent sur la terreur plutot que sur la beaute. Elles sont typiquement decrites comme des femmes ailees d'apparence feroce, avec des serpents entrelaces dans leur chevelure (faisant echo aux Gorgones), portant des torches et des fouets ou flagelles. Leurs yeux degoulinaient de sang ou de larmes de sang. Leur souffle etait pestilentiel. Dans les Eumenides d'Eschyle, l'une des tres rares pieces conservees ou elles apparaissent sur scene, la vue de leur sommeil etait si terrible que la pretresse d'Apollon s'enfuit de la scene sous le choc.
Leur capacite principale etait la poursuite implacable. Peu importe a quelle distance ou a quelle vitesse un meurtrier fuyait, les Erinyes suivaient. Elles ne pouvaient etre distancees, corrompues ni trompees. Elles pistaient leur proie a l'odeur, l'odeur du sang, et elles etaient egalement a l'aise dans le monde des vivants et dans le monde des morts. Chez Hades, elles administraient le chatiment aux pires criminels ; dans le monde d'en haut, elles poursuivaient les coupables vivants.
Leur poursuite prenait la forme de la folie. Elles ne tuaient generalement pas directement. Au lieu de cela, elles hantaient leurs victimes de visions, d'hallucinations et d'un tourment mental implacable jusqu'a ce que la personne coupable devienne folle, meure ou soit correctement purifiee. Elles pouvaient egalement infliger des chatiments plus larges : peste, famine et sterilite sur la terre ou la communaute qui abritait un meurtrier impuni. La communaute portait la responsabilite collective que justice soit faite.
Les trois Erinyes
Bien que les Erinyes puissent etre concues comme une force collective, elles etaient le plus souvent individualisees en trois etres distincts, chacune avec un domaine specifique de vengeance :
Alecto ("l'Incessante" ou "Celle qui ne se repose jamais"), la Furie de la colere et de l'indignation morale. Elle est associee aux crimes impunis en general et au type de fureur devoratrice et inarretable qui refuse d'etre satisfaite par quoi que ce soit d'autre que le chatiment complet. Dans l'Eneide de Virgile, c'est Alecto qui est invoquee par Junon pour attiser la guerre entre les Latins et les Troyens.
Megere ("la Jalouse" ou "Celle qui nourrit la rancune"), la Furie de la jalousie et du ressentiment, associee particulierement a la punition de l'infidelite conjugale et des violations de serments. Elle incarne le ressentiment brulant specifique des offenses et des trahisons.
Tisiphone ("Vengeresse du meurtre" ou "Voix de la vengeance"), la Furie specifiquement chargee de punir le meurtre, particulierement le meurtre au sein de la famille. Elle est la plus directement associee a la vengeance du sang et est souvent representee comme la plus implacable des trois dans la traque des meurtriers.
Ces caracterisations individuelles n'etaient pas toujours pleinement distinctes dans toutes les sources, et les traditions anterieures traitaient parfois les Erinyes comme un essaim indifferencie. La division en trois devint standard principalement a travers les traitements litteraires ulterieurs.
Le mythe d'Oreste
Le mythe le plus important impliquant les Erinyes, et l'une des histoires les plus moralement complexes de toute la litterature antique, est l'histoire d'Oreste, fils d'Agamemnon. Agamemnon, roi de Mycenes, fut assassine par sa femme Clytemnestre et son amant Egisthe a son retour de la guerre de Troie. Le dieu Apollon ordonna a Oreste de venger son pere en tuant sa mere.
Oreste obeit : il tua Clytemnestre et Egisthe. Cet acte de matricide invoqua immediatement les Erinyes, qui le poursuivirent sans relache, le conduisant a la folie. Oreste s'enfuit au sanctuaire d'Apollon a Delphes, ou Apollon le purifia rituellement de la souillure du sang et le dirigea vers Athenes pour y chercher un jugement formel.
Le point culminant de l'histoire, dramatise dans les Eumenides d'Eschyle (458 av. J.-C.), est le premier proces par jury de l'histoire, tel que l'imaginaient les Grecs. Athena convoqua le premier tribunal de jures humains sur la colline de l'Areopage a Athenes pour juger Oreste pour le meurtre de sa mere. Apollon plaida pour la defense d'Oreste ; les Erinyes poursuivirent avec toute leur fureur divine. Les jures humains se diviserent a egalite. Athena vota en faveur d'Oreste pour departager, et les Erinyes, liees par le verdict, furent apaisees.
L'acte de diplomatie d'Athena fut aussi important que son vote : elle offrit aux Erinyes une place d'honneur permanente a Athenes, un culte et la veneration du peuple athenien. Les Erinyes, acceptant, se transformerent d'Erinyes (vengeresses) en Eumenides, les Bienveillantes, les Semnai Theai (les Deesses Venerables), devenant protectrices d'Athenes et de la justice plutot que de simples instruments de la vengeance du sang.
Symbolisme et signification
Les Erinyes representent l'une des intuitions morales les plus anciennes et les plus puissantes de la culture humaine : que certains crimes, en particulier le meurtre de proches, generent une exigence de justice si profonde qu'elle ne peut simplement etre ignoree ou oubliee. Elles sont l'incarnation de la revendication morale des morts sur les vivants, le principe selon lequel le meurtre cree une obligation qui poursuit le tueur independamment de ses propres desirs ou de son pouvoir.
Leur transformation en Eumenides dans l'Orestie d'Eschyle est l'un des grands moments de l'histoire de la pensee occidentale sur la justice. La piece dramatise la transition d'un monde gouverne par la loi de la vengeance du sang, un cycle sans fin ou chaque meurtre exige un meurtre en retour, vers un monde gouverne par le droit civique et l'arbitrage rationnel. Les Erinyes representent l'ancien ordre ; le tribunal d'Athena represente le nouveau. Mais Eschyle n'abolit pas simplement les Erinyes, il les integre, leur donnant une place d'honneur dans le nouvel ordre civique. L'exigence de justice n'est pas eliminee ; elle est canalisee.
Les Erinyes incarnent egalement la dimension collective de la culpabilite morale. Leur capacite a punir des communautes entieres pour avoir abrite des meurtriers impunis reflete la comprehension grecque que le crime n'est pas purement une affaire individuelle, que le manquement d'une communaute a punir le mal la rend complice, et que le poids moral de cette complicite a des consequences reelles dans le monde.
Dans l'art et la litterature
Les Erinyes posaient un defi aux artistes antiques : comment representer des etres si terribles que la convention etait de les designer par un euphemisme ("les Bienveillantes") plutot que par leur vrai nom, de peur d'attirer leur attention. En peinture sur vases, elles apparaissent le plus souvent dans des scenes d'Oreste, souvent representees le poursuivant avec des torches, ou dormant dans le temple d'Apollon a Delphes tandis qu'il s'accroche a la statue du dieu. Leur chevelure serpentine, leurs torches et leurs ailes sont des marqueurs constants.
La trilogie de l'Orestie d'Eschyle (458 av. J.-C.), Agamemnon, Les Choephores et Les Eumenides, est le traitement litteraire majeur. L'apparition des Erinyes sur scene dans Les Eumenides fut reputee si effrayante que des femmes enceintes firent des fausses couches. Que ce soit legendaire ou non, l'anecdote reflete la puissance de la conception d'Eschyle. L'Orestie reste l'exploration la plus complete et philosophiquement profonde de la signification des Erinyes.
Euripide traita egalement le mythe d'Oreste dans sa piece Oreste et dans Iphigenie en Tauride, ou la poursuite des Erinyes continue meme apres l'acquittement de l'Areopage. Le poete romain Virgile donne a l'Erinye Alecto un role eminent dans l'Eneide (Livre 7), ou elle attise la guerre sur ordre de Junon, un exemple vivace d'une Furie instrumentalisee par un dieu a des fins politiques.
Dans la culture moderne, les Erinyes apparaissent dans la litterature, l'opera et les arts visuels. Elles sont centrales dans Le deuil sied a Electre d'Eugene O'Neill (qui transpose l'Orestie dans l'Amerique d'apres la guerre de Secession), dans la piece de Sartre Les Mouches, et dans de nombreux romans revisitant le mythe d'Oreste. Dans la fantasy contemporaine, les Erinyes apparaissent dans la serie Percy Jackson de Rick Riordan, dans le jeu video Hades, et dans d'innombrables oeuvres de dark fantasy comme archetypes du chatiment divin implacable et principiel.
Section FAQ
Questions fréquemment posées
Qu'etaient les Erinyes et que faisaient-elles ?
Qui etaient les trois Erinyes ?
Quelle est la difference entre les Erinyes et les Eumenides ?
Pourquoi les Erinyes poursuivaient-elles Oreste ?
Comment Oreste fut-il libere des Erinyes ?
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