Satyres : les esprits sauvages du vin et de la nature

Introduction

Les Satyres constituaient l'une des classes d'etres les plus distinctives de la mythologie grecque, des esprits sauvages, exuberants et semi-divins qui hantaient les forets, montagnes et vignobles, et formaient le bruyant cortege du dieu du vin Dionysos. Mi-humains, mi-animaux, ils incarnaient les forces indomptees et avides de plaisir de la nature qui se trouvaient juste au-dela des frontieres de la vie civilisee grecque. Ils etaient des figures de l'exces : amateurs de vin, de musique, de danse et de plaisir physique sans retenue.

Dans l'art et le theatre grecs, les satyres occupaient un espace culturel unique, a la fois comiques, effrayants, terriens et divins. Ils etaient centraux dans la religion dionysiaque et dans la tradition theatrale qui donna naissance a la comedie et a la tragedie grecques. Leur image, barbus, aux jambes de chevre, perpetuellement souriants, devint l'une des figures les plus reconnaissables de l'Antiquite, survivant dans la mythologie romaine sous la forme du faune et evoluant finalement vers l'image chretienne du diable, avec ses cornes, sabots et traits caprins.

Origine et nature

L'origine des satyres n'est systematiquement traitee dans aucune source antique faisant autorite. Hesiode les mentionne brievement aux cotes des nymphes comme des esprits rustiques sans parentage defini. Des sources ulterieures associent leur origine a Silene, le plus ancien et le plus sage d'entre eux, une figure corpulente et perpetuellement ivre qui servait de pere nourricier et de tuteur a Dionysos, et certaines genealogies font de Silene l'ancetre de tous les satyres. D'autres traditions les relient aux nymphes des frenes (Meliae) ou a Hermes.

La description physique des satyres evolua considerablement au fil des siecles d'art grec. Dans les plus anciennes representations archaiques (vers 600 av. J.-C.), ils etaient representes comme des figures humaines sauvages avec des traits chevalins, des oreilles pointues, une queue de cheval et souvent un phallus en erection. Le satyre aux jambes de chevre familier de l'art ulterieur, avec des sabots fendus, des jambes de bouc et de petites cornes, devint dominant a l'epoque hellenistique et fut fortement influence par le dieu Pan, dont les traits caprins se melangerent a la tradition du satyre au fil du temps.

Les satyres n'etaient pas pleinement mortels, mais pas pleinement divins non plus. Ils vieillissaient lentement et pouvaient en principe etre tues, mais vivaient bien plus longtemps que les humains. Ils possedaient une vitalite brute et instinctive qui les rendait a la fois admirables et menacants aux yeux des Grecs : ils etaient tout ce que la culture grecque disciplinee et rationnelle n'etait pas.

Les Satyres et Dionysos

La relation entre les satyres et Dionysos etait la caracteristique definissante de leur mythologie. Les satyres formaient le noyau du thiase, le cortege divin qui accompagnait Dionysos dans ses errances a travers le monde. Aux cotes des Menades (femmes mortelles saisies par la frenésie dionysiaque), les satyres dansaient, jouaient de la musique, buvaient et participaient aux rituels sauvages par lesquels Dionysos manifestait son pouvoir.

L'instrument caracteristique du satyre etait l'aulos, une double flute a anche au son lancinant et pressant, bien differente de la lyre calme et mathematique associee a Apollon. Le concours entre la lyre d'Apollon et l'aulos du satyre Marsyas devint un mythe canonique encodant la tension entre l'ordre apollinien et la sauvagerie dionysiaque. Dans les processions dionysiaques, la musique de l'aulos entrainait les participants dans des etats de mouvement extatique et hypnotique que les Grecs decrivaient comme une possession par le dieu.

Les satyres etaient aussi associes a la fertilite et a la viticulture. Leur presence dans les vignobles et les espaces sauvages etait comprise comme un signe de la benediction de Dionysos sur la productivite de la terre. Des representations de satyres foulant le raisin et remplissant des jarres de vin apparaissent dans tout l'art antique, les liant inseparablement a la culture du vin qui se trouvait au centre de la vie sociale grecque.

Mythes principaux

Marsyas et Apollon : Le mythe de satyre le plus celebre est le concours tragique entre le satyre Marsyas et le dieu Apollon. Marsyas decouvrit la double flute jetee par Athena (qui l'avait abandonnee apres avoir remarque qu'elle lui gonflait les joues de maniere inelegante) et devint un joueur si magistral qu'il defia imprudemment Apollon en concours musical. Les termes etaient que le vainqueur pourrait faire ce qu'il voudrait du perdant. Les Muses jugerent Apollon vainqueur, dans certaines versions il gagna par la ruse deloyale de jouer sa lyre a l'envers et de chanter simultanement, puis d'exiger que Marsyas fasse de meme avec sa flute. Apollon ecorcha Marsyas vif et suspendit sa peau a un pin. Son sang, ou les larmes des nymphes le pleurant, forma la riviere Marsyas en Phrygie.

Silene et le roi Midas : Silene, le plus ancien des satyres et compagnon de Dionysos, s'egara du cortege en etant ivre et fut trouve endormi dans les jardins de roses du roi Midas de Phrygie. Midas le fit attacher avec des guirlandes de fleurs, le traita avec hospitalite pendant dix jours, puis le rendit a Dionysos. Le dieu reconnaissant offrit a Midas le voeu de son choix, menant a la celebre et desastreuse demande du toucher d'or.

La capture de Silene par Virgile : Dans la sixieme Bucolique de Virgile, deux jeunes bergers et une naiade attrapent Silene endormi et le lient avec ses propres guirlandes pour le forcer a chanter. En echange de sa liberation, Silene chante un magnifique poeme cosmogonique couvrant la creation du monde. Ce mythe illustre la croyance que les satyres, malgre leur exterieur bouffon, possedaient une sagesse profonde, en particulier Silene, qui etait repute detenir le secret du vrai bonheur.

Les Satyres et les Nymphes : Dans d'innombrables peintures sur vases et references litteraires, les satyres poursuivent sans relache les nymphes a travers la nature sauvage dans des scenes allant du ludique au violent. Ces scenes de poursuite constituaient un theme majeur de l'art dionysiaque et refletaient le role du satyre comme incarnation du desir non regule. Dans certaines traditions, des satyres individuels formaient des relations durables avec des nymphes specifiques, engendrant des enfants qui devenaient des figures semi-divines locales.

Les Satyres dans le theatre grec

Les satyres jouaient un role unique et institutionnalise dans la culture theatrale d'Athenes. Le drame satyrique etait un genre dramatique distinct, une piece courte, grivoise et comique representee apres chaque trilogie de tragedies lors des grands festivals atheniens de Dionysos. Le drame satyrique presentait un choeur d'acteurs habilles en satyres (avec des pagnes hirsutes, des phallus de cuir en erection et des costumes a queue de cheval) et mettait typiquement en scene un episode mythologique dans un registre comique et burlesque.

Un seul drame satyrique complet subsiste : le Cyclope d'Euripide, qui dramatise la rencontre d'Ulysse avec Polypheme sur un mode comique, avec les satyres servant d'esclaves contraints du Cyclope. Des fragments subsistent des celebres Limiers de Sophocle, montrant les satyres cherchant le betail vole d'Apollon sur ordre du dieu. Eschyle etait egalement un celebre compositeur de drames satyriques.

Le drame satyrique fournissait un soulagement psychologique essentiel apres l'intensite emotionnelle de la tragedie, une descente autorisee dans le corps, l'appetit et l'absurde que les trois tragedies precedentes avaient necessairement reprimes. Les chercheurs estiment que ce genre etait en realite plus ancien que la tragedie elle-meme, et que la tragedie evolua a partir de performances anterieures de choeurs de satyres dans les festivals dionysiaques.

Symbolisme et heritage

Les satyres representaient ce que les Grecs appelaient l'agrion, le sauvage, par opposition a l'hemeron, le cultive ou le dompte. Ils etaient tout ce contre quoi la civilisation se definissait : l'appetit sans frein, le mepris des conventions sociales, l'incapacite de differer la gratification et l'abandon du corps au detriment de l'esprit. En ce sens, ils remplissaient une fonction culturelle cruciale, comme image de ce que les etres humains pourraient etre sans les structures ordonnatrices de la loi, de la raison et de l'autodiscipline.

En meme temps, il existait une profonde ambivalence dans l'attitude grecque envers les satyres. Leur energie etait aussi affirmation de vie, leur musique genuinement divine, et leur connexion a Dionysos leur conferait une qualite sacree. Le calendrier festif grec dependait de la liberation periodique et rituellement controlee de l'energie dionysiaque, et les satyres, en tant que serviteurs du dieu, en etaient des participants necessaires. Leur sauvagerie n'etait pas purement menacante ; elle etait aussi necessaire.

Le faune romain, identifie au satyre, transporta ces associations dans le monde latin, et de la dans l'art et la litterature europeens. A la Renaissance, les satyres etaient un sujet favori pour l'art comique et erotique. A l'ere chretienne, leurs traits caprins, cornes, sabots fendus et caractere lubrique, furent absorbes dans l'iconographie du diable et des demons, une transformation qui en dit long sur la facon dont le christianisme revalua l'image grecque de la vitalite naturelle indomptee.

Dans l'art et la litterature

Les satyres apparaissent sur des milliers de vases grecs subsistants, en particulier dans les traditions a figures rouges et a figures noires des VIe et Ve siecles av. J.-C. Ils sont montres dansant, jouant de la musique, buvant, poursuivant des nymphes et participant a des rituels dionysiaques. Certaines des plus belles representations apparaissent sur les elabores crateres dionysiaques (grands bols a melange pour le vin) utilises lors des symposia, de maniere appropriee, puisque c'etaient precisement les occasions ou le vin et la presence du dieu etaient le plus directement invoques.

En sculpture, le type du satyre est represente le plus celebrement par le Satyre au repos de Praxitele (vers 340 av. J.-C.), dont des dizaines de copies romaines subsistent. Cette oeuvre montre un jeune satyre idealise dans un moment de repos languide, bien eloigne des types archaiques grotesques, une humanisation qui reflete l'adoucissement hellenistique des traits plus sauvages du satyre. Le Bacchus de jeunesse de Michel-Ange (1496-97) montre un satyre grignotant des raisins a cote du dieu, renouant avec l'association antique.

Dans la culture moderne, les satyres apparaissent dans toute la litterature et le cinema de fantasy. Les chroniques de Narnia de C.S. Lewis presentent des faunes directement descendus de la tradition classique, et la serie Percy Jackson de Rick Riordan inclut des satyres comme personnages principaux, dont Grover Underwood, le meilleur ami de Percy. Pan, la divinite la plus celebre apparentee aux satyres, inspira le recit d'horreur classique d'Arthur Machen Le Grand Dieu Pan (1890) et le chapitre evocateur de Kenneth Grahame "Le Joueur de pipeau a l'aube" dans Le Vent dans les saules.

FAQ

Questions fréquemment posées

Quelle est la difference entre un satyre et un faune ?
Les satyres sont les creatures grecques, originellement representees avec des traits chevalins (queue, oreilles) dans l'art archaique, puis avec des jambes de chevre et de petites cornes a l'epoque hellenistique. Les faunes sont leur equivalent romain, derives de la divinite forestiere italique Faunus. En pratique, a l'epoque hellenistique et romaine, les deux figures avaient fusionne presque completement, et la distinction est largement une question de contexte culturel plutot que d'apparence ou de caractere.
Les satyres sont-ils apparentes au dieu Pan ?
Pan et les satyres partagent de nombreuses caracteristiques : tous deux ont des jambes de chevre, tous deux sont associes a la nature sauvage et a la musique, et tous deux appartiennent au cortege de Dionysos dans certaines traditions. Dans l'art grec ancien, ils etaient distincts, mais avec le temps, en particulier a l'epoque hellenistique, l'apparence du satyre absorba les traits caprins de Pan (cornes, jambes de bouc au lieu de jambes de cheval), jusqu'a ce que les deux types deviennent difficiles a distinguer. Pan peut etre considere comme la version divine de ce que les satyres representent en tant que classe.
Qui etait Silene et quel etait son role parmi les satyres ?
Silene etait le plus ancien des satyres, une figure corpulente, perpetuellement ivre et sage, qui servait de pere nourricier et de tuteur a Dionysos. Malgre son exterieur comique et aviné, Silene etait considere comme le detenteur d'une sagesse profonde et cachee sur la nature de l'existence et du bonheur. Le roi Midas le rencontra et fut recompense par Dionysos pour l'avoir bien traite. Certaines traditions font de Silene l'ancetre de tous les satyres.
Qu'est-il arrive a Marsyas le satyre ?
Marsyas etait un satyre (ou silene dans certaines versions) qui devint supremement habile a jouer de l'aulos (double flute) apres avoir trouve l'instrument jete par Athena. Son talent le mena a defier le dieu Apollon en concours musical, qu'il perdit. Apollon, enrage par cette hybris, punit Marsyas en l'ecorchant vif et en suspendant sa peau a un pin. Le mythe etait largement compris comme un recit exemplaire sur le danger de defier les dieux, ainsi qu'une allegorie du concours entre la lyre rationnelle (Apollon) et la flute extatique (Dionysos).
Qu'etait-ce qu'un drame satyrique dans le theatre grec antique ?
Un drame satyrique etait une courte piece comique et grivoise representee apres chaque ensemble de trois tragedies lors des festivals dionysiaques atheniens. Il mettait en scene un choeur d'acteurs costumes en satyres et presentait typiquement une histoire mythologique dans un registre burlesque, offrant un soulagement comique apres l'intensite emotionnelle des tragedies. Un seul drame satyrique complet subsiste, le Cyclope d'Euripide, accompagne de fragments substantiels des Limiers de Sophocle. Le genre est historiquement important car de nombreux chercheurs estiment que la tragedie elle-meme evolua a partir de performances anterieures basees sur les satyres.

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